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L'effet frontière : McCallum (1995) avait-il raison?

« Les frontières ne sont que des coups de crayon sur des cartes. Elles tranchent des mondes mais ne les séparent pas. On peut parfois les oublier aussi vite qu’elles furent tracées. »

Cette citation tirée du roman « Le Rapport de Brodeck » de P. Claudel représente la pensée dominante en économie mettant en avant l’intégration régionale au sens d’une suppression des frontières et d’une augmentation des échanges entre les états de la zone.

L’effet frontière fait parti des 6 « puzzles » mis en évidence par Obstfeld et Rogoff (2000). Initialement démontré par McCallum (1995), l’effet frontière cherche à démontrer l’impact des échanges bilatéraux entre les provinces canadiennes et des états américains, deux pays avec de forte similitude. McCallum (1995) en est arrivé à la conclusion qu’à distance égale et avec des PIB similaires, il existe une préférence nationale pour les échanges locaux.

L’effet frontière : les résultats empiriques de McCallum (1995)

McCallum (1995) est le premier à s’être attaché à justifier empiriquement l’existence de l’effet frontière. Il est parti des travaux de J. Tinbergen (1962) et de son équation gravitationnel (1) qui reprend les fondements du physicien Newton (1687) sur la gravité.

  1. Fij=G×((Yi)^α)×((Yj)^β)/((Dij)^δ)

Fij est le flux de commerce en valeur du pays i vers le pays j

Yi et Yj sont le poids mesuré par le PIB des deux économies respectives i et j.

Dij est la distance géographique les séparant.

A l’aide de ces travaux initiaux sur l’application économique de l’équation de gravité sur le commerce entre deux pays, McCallum (1995) en vient à établir la suivante relation (2) :

2. ln⁡(Xij)=a+b ln⁡(PIBi)+c ln⁡(PIBj)+d ln⁡(DISTij)+e (Cij)+εij

Xij représente les exportations du pays i vers le pays j

PIB est le produit intérieur brut de l’économie respective i et j

DIST est la distance géographique entre les pays i et j (avec d un paramètre négatif comme le démontre J.Tinbergen (1962))

C est l’ensemble des variables de contrôle qui établit l’importance des caractéristiques similaires entre les deux pays.

En étudiant le commerce bilatéral entre les provinces et les états du Canada et des Etats-Unis, McCallum (1995) a montré que le commerce entre les provinces canadiennes est 22 fois plus élevé qu’entre provinces canadiennes et états américains à partir d’une base de 1988.

Le résultat est d’autant plus surprenant du fait que l’effet « Dummy », une variable de contrôle, ne devrait pas avoir un impact significatif sur les résultats attendus puisque les Etats-Unis et le Canada partagent une même langue commerciale, une même monnaie dans ses échanges commerciaux, une zone de libre échange déjà établie et une ébauche de libre-circulation des personnes.

Ce résultat pose un paradoxe important du fait qu’il est contre-intuitif dans le sens d’un raisonnement libre-échangiste qui montre qu’au contraire l’absence de frontière marchande entre deux pays pousse à une augmentation des échanges bilatéraux.

McCallum (1995) précise l’importance de la similitude des deux économies sur le résultat neutralisant l’effet taille et l’effet distance et mettant clairement en évidence la présence d’un effet frontière sur les échanges bilatéraux des deux pays.

Ainsi, malgré une libéralisation des frontières marchandes, rien ne garantie que les deux économies vont augmenter leurs échanges entre elles.

L’effet frontière : un phénomène asymétrique entre les pays

Une discussion du résultat de McCallum (1995) mérite d’être menée en relation à l’évolution des travaux sur l’effet frontière entre le Canada et les Etats-Unis.

1) Une faiblesse temporelle dans l'étude de McCallum

La faiblesse temporelle de son étude est un point souligné par ses détracteurs et qui semble ne pas permettre d’apprécier l’évolution de l’effet frontière. En effet, la dimension temporelle de son étude est limitée à l’année 1988. D'autres études, comme celle de Helliwell (1996), pallie à cette difficulté en estimant un modèle de gravité sur plusieurs périodes. Helliwell (1996) confirme le résultat de McCallum sur trois périodes (1988-1990) et obtient en outre un effet frontière supérieur à la moyenne canadienne pour le Québec en 1988.

2) La distance entre les partenaires

Une autre critique que nous pouvons porter à cette étude est qu'elle ne tient pas compte de la distance moyenne qui sépare chaque région i des autres partenaires commerciaux autres que le partenaire j. De plus, il étudie seulement l’effet frontière propre au Canada. Or il est vraisemblable que les deux pays n’aient pas le même biais domestique (effet frontière). En tenant compte de ces limites, Anderson et Wincoop (2001) réestiment le modèle de McCallum (1995) et montrent que les effets frontières sont asymétriques entre les Etats Unis et le Canada. Le biais domestique vaut 16.4 pour le Canada tandis qu’il est de 1.38 pour les Etats-Unis. Les effets frontières sont toujours élevés au Canada mais sont relativement plus faibles que chez McCallum (1995).

3) Absence d'interprétation économique

Une critique soulignée a été qu'aucune interprétation économique n'a été apportée à l’existence de l’effet frontière par McCallum (1995) qui montre seulement l'existence de cet effet. Cette absence d’interprétation économique rend difficile l’utilisation des résultats des travaux de cet économètre à des fins de politiques économiques.

4) Non prise en compte des avancées théoriques

Anderson et Wincoop (2001) montre que le modèle de gravité qui tient compte des fondements théoriques tel que développé par Anderson (1979) comporte deux types de barrières : les barrières bilatérales et les barrières multilatérales. Cependant, le modèle empirique de McCallum (1995) ne tient compte que des barrières bilatérales à savoir la distance inter-etatique (dij) et ignore les barrières multilatérales telles que les prix relatifs (Pi et Pj).

En prenant en compte les barrières bilatérales et multilatérales, Anderson et Wincoop (2001) montrent que l’effet frontière vaut 10.7 au Canada contre 2.24 pour les Etats Unis. Les grands pays ont des effets frontières plus faibles que les petits pays bien qu'il fasse noter que l’omission des variables multilatérales affecte significativement l’estimation du biais domestique.

5) Une méthode économétrique non efficace

Compte tenu du fait que toutes les barrières multilatérales sont non observables (c’est-à-dire non quantifiable), l’estimation des modèles de gravité par la méthode des moindres carrés ordinaires comme dans l'étude de McCallum (1995) n’est pas efficace au sens économétrique. Au regard de cette limite, Feenstra (2002) montre que l’estimateur à effet fixes fournit de meilleurs résultats pour estimer l'effet frontière.

Conclusion

L’étude de McCallum (1995) marque l'importance d'un effet frontière à l'heure où la globalisation tend théoriquement à les supprimer. L’existence d’un effet frontière, telle que formulée par cet auteur, est irréfutable.

Cependant, l’amplitude et la nature de cet effet a fait l’objet de nombreuses controverses remettant en question son résultat.

La méthodologie empirique de McCallum (1995) sur l’effet frontière est un pierre angulaire en économie marquant l'importance des économètres au même titre que les théoriciens dans les sciences économiques.

McCallum avait-il raison sur l’existence de l'effet frontière? Oui, bien que son importance soit surestimé.

Tag(s) : #Café du commerce

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